dimanche 18 janvier 2009

Le Persil, ce mal-aimé (avec raisons)

Le Persil.

Dans un passé récent, les seuls épices, herbes ou assaisonnements que l’on retrouvait sur les tablées québécoises se constituait du trio sel-poivre, et persil.

On connaît le sel, un peu moins le poivre (le pôvre), à mon avis on méconnaît trop le persil, mais en même temps, à juste titre. En fait, "méconnaître" suppose qu’on le connaît un brin, ce qui constitue une hérésie parce que le persil voyez-vous, on devrait totalement l’ignorer. Le bannir, le proscrire, l’éradiquer de la surface terrestre, poster vers Mars ses lettres de noblesse. Le hacher menu et le lancer au fond d'un volcan.

Comme vous, je déteste le persil. "Ah mais non, moi j'aime le persil", me répondez-vous. Réflexe. Vous pensez aimer le persil parce que conditionné comme tel. Maintenant fermez les yeux, imaginez que vous enfournez une branche de persil sur votre langue et que vous commencer à brouter. C'est bon? Vraiment?

Sans parler du parcours inutile de cette branche de persil:

Un brave fermier se lève un de ces matins comme il en a pourtant vu 10 000 mais allez savoir pourquoi, le voici énergisé d'une scintillante illumination :

- Suzette, sers-moi une tasse de café, prépare tes crêpes, va détacher les enfants et ramène-moi tout ça prêt dans la cuisine pour dans 10 minutes, j’ai de c’te grande nouvelle du bon Dieu à vous annoncer à vous toutes (il est l’heureux père de 14 filles, dont la plus vieille a 13 ans).

Bon alors ça déjeune, ça dessert (la table), et au bout de la grande tablée familiale, le fermier déplie ses genoux, remonte ses bretelles, les fait claquer, puis et pointant sa bedaine vers l'assemblée meugle :

- Asteure que maintenant qu’à cause que vous savez que ça va pas toujours comme y faudrait qu’on craye qu’on a beau espérer ça arrive pas tout le temps même si on fait nos prières pis qu’on récite le chapelet, qu’on va à messe pis qu’on laisse les chèvres tranquilles depuis un bon boutte, ben en tékà j’veux juste vous dire que c’est fini le blé d’Inde pis les fraises pis toutes ces affaires là qui nous échinent l’échine, v’la qu’à partir de pas plus tard que tu suite, on va semer vous savez pas quoi pis quand ben même vous le sauriez vous le diriez pas parce que vous allez en manger toute une faque tout le monde déhors on s’en va remplir le champ de persil.

Le fermier dans son pick-up, sa femme et ses 14 filles dans la boîte du pick-up, tout le monde en route vers Sainte-Bernédine pour aller acheter de la semence à persil.

OK, ici j’arrête mais vous pouvez facilement imaginer le reste de l’histoire, du dialogue tout ça, la tronche du quincailler, les 14 filles qui se font regarder par les gars du village, du monde avec des dents pourries, on comprend le concept.

Prenons plutôt conscience de la suite des efforts engendrés pour qu’un jour, alors que vous êtes avec votre blonde par trop belle dans un restaurant kétaine des Laurentides, quelques branches de persil se retrouvent au-dessus du morceau de viande trop cuite qu'on vous apporte. Pensez que la branche de persil, vous allez la tasser avec autant de dégoût que vous tassez du regard un mendiant, vous aller la mettre dans un coin de votre assiette (carrée?) comme si c'était de la vraie merdi. Puis le serveur rapportera l'assiette contenant la branche de persil, branche qui va subito se retrouver : A) à la poubelle ou B) dans 5 minutes dans l'assiette du votre voisin qui a commandé le même plat que vous.

Notre fermier de tantôt pense persil. Pendant qu’il pense persil, il ne pense pas autre chose. Il communique son désir de voir son champ devenir champ de persil. Qui communique se rapproche de la réalité. Communiquer c’est planter son drapeau sur un sommet à construire. Communiquer, c’est donner un coup de pied au c… à notre désir de réalisation. Le fermier part vers le village. Il dépense de l’essence, dépense de l’argent, dépense la moitié de sa journée, dépense, dépense, il procède à une série de mouvements, de paroles, d’actions, de gestes, l’impose à tous les membres de sa famille, arrive chez le vendeur de semences, l’oblige à d’autres gestes, repart vers sa ferme, laboure, sue, s’épuise, se projette, sème d’amour, attend, sue, veille, stresse, scrute le champ, ne s’intéresse plus à sa femme, ni à ses filles, ni à ses chèvre, il attend, patiemment, entre-temps il doit trouver le moyen d’écouler un stock de persil même pas né, négocie, téléphone, rencontre, négocie, plus haut, plus bas, stresse, le persil pousse, l’acheteur est trouvé, c’est pas le prix voulu mais c’est pas mal pour la première année.

Le temps des récoltes, puis le temps de charger le persil dans les camions. Le camionneur qui va chercher le persil chez le fermier n’avait pas envie de se lever ce matin. Mais il le devait parce qu’il a cette livraison de persil à aller chercher et que bon, il doit faire vivre sa famille alors bon, à plus tard et salut les enfants. Le camionneur qui combat le sommeil à grandes rasades de café, arrive chez le fermier, salutations d’usage, puis on remplit le camion de persil, on se dit à bientôt bonne route, le camion repart. Le persil du fermier parcourt l'Amérique, disposé dans différents entrepôts réfrigérés. Des milliers de kilomètres, de litres d’essence, des millions de gestes et de pensées humaines motivées en tout ou en partie pour que le persil du fermier atteigne son but ultime : la main d’un consommateur qui l’enfermera dans un sac plastique transparent, le confiera à la caissière qui le pèsera, et voilà que ce bout de persil a maintenant un prix bien à lui, la voilà qu’il vit comme il n’a jamais vécu, alors que, grand paradoxe, il s’apprête à mourir sous peu.

Dans un supermarché, le persil ne sert qu’à disposer de la verdure entre une rangée de tomates et une cucurbitacée anonyme. Évidemment, vous n’achetez jamais de persil, à moins que vous soyez :

1) Bête
2) Arriéré
3) Inutile à la société
4) Chef ou propriétaire d’un restaurant qu’il faut à tout prix éviter, car pour lui, disposer une branche de persil sur les carottes représente le summum de l’art culinaire.

Une fois établi que vous détestez le persil, à la différence que vous ne vous l’avouez pas encore parce que vous êtes un être incomplet, je vous invite à vous poster, rayon des légumes, durant quelques jours, sans quitter votre poste de garde, ne serait-ce que le temps d’une giclée d’urine dans un sceau d’émail blanc ou pour griller une clope sur le trottoir au moment même ou votre fiancée, postée à l’autre coin de rue se dresse sur la pointe des pieds pour embrasser votre meilleur ami. Vous finirez peut-être par avoir la chance d’apercevoir ce quidam de type gus anonyme, tendre la main et déplier ses phalanges pour agripper une botte de persil enserrée dans un élastique du même type d'élastique que ceux qui enserrent les pinces à homard (où est ta victoire). Et vous constaterez tout le chemin parcouru du persil, cet aliment fade, amer, infect, désagréable, aliment dont la gloire passée ternit l’Histoire humaine.

Persil beaucoup.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire